Blog de Robert Sebille


Vers mon curriculum vitae - Conception

Accueil > Historiettes > Le pilotage des reflets dans l’âne.

Le pilotage des reflets dans l’âne.

Robert Sebille

dimanche 22 décembre 2013, par Robert

Les impressionnistes se sont intéressés au canotage et ses reflets dans l’eau, moi je me suis intéressé au pilotage et ses reflets dans l’âne.

a Rudy

J’étais dans un bistrot, plutôt quartier parvenu - classe moyenne ; je sirotais mon café en lisant un livre. C’était une fin d’après-midi quasi sédative, où on y baille, y baille, y baille. Le soleil frappait la ville d’une torpeur un peu lourde, mais agréable. Elle (la ville) semblait se reposer de l’absence de ses citadins en vacances par-ci, par-là, et ceux qui restaient, profitaient d’un calme relatif, provisoire et chaud.

Tout à coup, une conversation à la table d’à côté, attira mon attention. Le premier, d’une dégaine presque mélancolique disait au second à la contenance apparemment sereine :

- Ydur, tu sais, quand j’étais petit, je voulais être pilote d’avion.
- Euh, Trebor, pourquoi tu ne l’as pas fait ?

Le Trebor marqua un moment d’hésitation avant de répondre :
- En vieillissant, j’ai eu peur du vide.
- Qu’est-ce que t’as fais, alors ?
- J’ai voulu conduire des bateaux de plaisance à voile. J’ai appris, j’ai failli en faire mon boulot, mais, à l’époque, une restriction sur les étrangers en France m’en a empêché. Alors, j’ai commencé à vouloir piloter des ordinateurs.

Ydur prit un air aimablement moqueur :
- Ah, enfin quelque chose de rentable !
- Ouais. c’est assez intéressant, mais très compliqué.

Trebor, concentré comme de la purée de tomate dans une boite de conserve du même nom, poursuivit sans désemparer :
- Faut aimer quand c’est compliqué. Moi, j’aime bien, mais jusqu’à un certain point. Je préfère en finale le complexe. Le compliqué, c’est quand c’est clair, avec des règles, on sait où on va. Et les solutions sont obligatoirement - certes horriblement compliquées, mais prévisibles. Le complexe, c’est quand c’est pas clair, on cherche les règles, on ne sait pas où on va. Et les solutions doivent être obligatoirement simples et sont en général imprévisibles. Ce sont deux approches radicalement différentes, et pourtant complémentaires : la première analytique et détaillée, la seconde systémique et globale. Le compliqué nous fait découvrir un agencement extraordinairement "bien fait" du connu, le complexe invite à l’expérimentation de l’inconnu. Je suis à la recherche de la vérité ; et elle se décline plus dans la simplicité floue du complexe que dans l’explication précise du compliqué, dans une toile de Monet ou de Seurac que dans le plan de la tour Eiffel.

Ydur, qui, avant que le milieu de la phrase fut atteint, avait décroché du fatras, était parti "ailleurs". Il se concentrait à lorgner la serveuse en se disant qu’il pourrait lui parler quand Trebor serait parti. Il garda son calme, et dit simplement :
- et qu’est-ce que tu veux faire maintenant ?
- Je veux apprendre à piloter des ânes

Ydur perdit son calme et faillit s’étrangler. (En fait, il craignait maintenant que la serveuse entende sa discussion avec Trebor et ne le regarde d’un drôle d’air) :
- QUOI ? !!! C’est quoi encore ce truc de fou ?

Trebor prit un air de philosophe anarchisto-christiano-communisto-bouddhiste teinté d’orval et dit :
- J’ai lu "Randonnées dans les Cévennes avec un âne" de Stevenson, et j’ai envie.

Ydur, qui semblait préférer à ce stade, conserver le sens du rationnel, lui répondit :
- Mais, bon dieu, pourquoi t’as pas fait, je ne sais pas moi, homme politique ou encore le management ?
- Oh, parce que ce que j’aime, c’est piloter et surtout chercher la route. Les hommes n’aime pas être pilotés, ils préfèrent être manipulés, et je ne me sens pas à l’aise là-dedans. Mais eux, semblent se sentir plus à l’aise comme ça ; ça doit leur donner l’impression de ne pas être pilotés.

Ydur ne pouvait laisser passer çà ! Il ricana joyeusement :
- Et les ânes, ça se laisse piloter, peut-être ?

La réponse de Trebor fut sibylline, avec un large sourire :
- Oui, si on les aime ! Et puis, ils ont l’air tellement humains ! Quoi ? Non ?

J’ai terminé mon café, et je suis sorti. A l’intérieur de moi, j’avais chaud au coeur ; mais n’était-ce pas normal par cette température estivale ?

Un message, un commentaire ?

modération a priori

Attention, votre message n’apparaîtra qu’après avoir été relu et approuvé.

Qui êtes-vous ?
Ajoutez votre commentaire ici
  • Ce formulaire accepte les raccourcis SPIP [->url] {{gras}} {italique} <quote> <code> et le code HTML <q> <del> <ins>. Pour créer des paragraphes, laissez simplement des lignes vides.